Comment construire des Personas
En bref
Résumé
Un persona est un profil utilisateur fictif mais réaliste, construit à partir de données de recherche, qui synthétise les comportements, objectifs et frustrations d’un groupe d’utilisateurs. Il sert de référence commune à toute l’équipe pour prendre des décisions centrées sur l’utilisateur.
Objectifs
Transformer des données de recherche en profils exploitables pour guider la conception, aligner les équipes sur une compréhension partagée des utilisateurs et éviter le piège du “on conçoit pour tout le monde”.
Qu’est-ce qu’un persona ?
Un persona est un archétype fictif d’un groupe d’utilisateurs, basé sur des données de recherche réelles, qui décrit ses objectifs, comportements, frustrations et contexte d’usage.
Le concept a été popularisé par Alan Cooper en 1998 dans son ouvrage “The Inmates Are Running the Asylum”. Cooper, développeur et designer d’interfaces, constatait un problème récurrent : les équipes de développement concevaient des logiciels pour des utilisateurs abstraits, voire pour eux-mêmes. Le persona était sa réponse à ce problème. En donnant un nom, un visage et une histoire à l’utilisateur type, il poussait toute l’équipe à se demander : “Est-ce que Marie utiliserait cette fonctionnalité ? Est-ce que cela répond à son besoin ?”
La force du persona est de rendre concret ce qui est abstrait. Au lieu de parler de “l’utilisateur”, on parle de “Sophie, 34 ans, responsable marketing dans une PME, qui jongle entre 5 outils au quotidien et qui cherche avant tout à gagner du temps”. Ce n’est plus une abstraction. C’est une personne que l’on peut imaginer et dont on comprend les contraintes.
L’important est de créer des personas qui reflètent les comportements observés sur le terrain, et non les projections de l’équipe projet.
Les différents types de personas
Il existe plusieurs approches. Il est important de les distinguer car elles n’ont pas la même valeur ni le même usage.
Le persona UX (basé sur la recherche)
C’est le persona tel que Cooper l’a défini. Il est construit à partir de données issues d’interviews exploratoires, d’observations terrain, de tests utilisateurs ou d’analyses de données. Chaque élément du persona est traçable : on peut remonter aux verbatims et aux observations qui ont conduit à tel ou tel trait.
C’est le type de persona que je vous recommande de construire. Il demande du travail en amont mais il a une vraie valeur : il est défendable, sourcé et utilisable en atelier.
Le persona marketing
Le persona marketing est plus orienté vers la segmentation commerciale. Il se concentre sur les données démographiques, les habitudes de consommation, les canaux de communication préférés et le pouvoir d’achat. Il est utile pour le ciblage publicitaire mais insuffisant pour la conception d’un produit ou service, car il ne décrit pas les comportements d’usage ni les frustrations.
Le proto-persona (ou persona d’hypothèse)
Le proto-persona est construit sans recherche utilisateur, uniquement sur la base des hypothèses de l’équipe. C’est un exercice utile en début de projet pour aligner l’équipe sur sa vision des utilisateurs et identifier les zones d’incertitude. Mais attention : un proto-persona n’est pas un persona. C’est un point de départ qui doit impérativement être confronté à la réalité du terrain.
Je vous recommande de construire un proto-persona en 30 minutes avec votre équipe, puis de planifier des interviews pour le valider ou l’invalider. Le danger du proto-persona est qu’il se transforme en “vérité” si personne ne va vérifier sur le terrain.
Construire des personas : méthode pas à pas
Prérequis : avoir de la matière
Avant de commencer, vous devez disposer de données de recherche. Idéalement :
- Entre 6 et 12 interviews exploratoires réalisées avec des utilisateurs réels ou potentiels
- Des notes d’observation terrain si vous en avez
- Des données quantitatives (analytics, enquêtes, données CRM) en complément
Si vous n’avez pas encore réalisé d’interviews, je vous invite à consulter l’article sur les interviews exploratoires avant de poursuivre. Construire des personas sans recherche, c’est construire sur du sable.
Etape 1 : Rassembler et organiser les données (45 minutes)
- Reprenez l’ensemble de vos notes d’interviews.
- Listez pour chaque participant interviewé : son contexte, ses objectifs principaux, ses frustrations, ses habitudes, ses outils, les verbatims marquants.
- Organisez cette matière dans un tableur ou dans un Notion, avec une ligne par participant et une colonne par type d’information.
Etape 2 : Identifier les patterns (1 heure)
C’est l’étape cruciale. Il s’agit de repérer les comportements qui se répètent d’un participant à l’autre.
- Relisez vos données en cherchant les points communs. Quels objectifs reviennent ? Quelles frustrations se répètent ? Quels comportements se ressemblent ?
- Commencez à regrouper les participants qui se ressemblent. Vous cherchez des groupes de personnes qui partagent les mêmes objectifs et les mêmes comportements face à votre sujet.
- Nommez ces groupes provisoirement. Par exemple : “Les pressés”, “Les méthodiques”, “Les débutants”.
Attention : les groupes doivent se former sur la base des comportements et des objectifs, pas des données démographiques. Deux personnes de 25 et 55 ans peuvent appartenir au même groupe si elles ont les mêmes objectifs et les mêmes frustrations. A l’inverse, deux personnes du même âge et du même métier peuvent avoir des comportements radicalement différents.
Mon conseil : visez entre 2 et 4 personas. Au-delà, vous risquez de perdre en clarté. Un persona qui ne sert pas à prendre de décision est un persona inutile.
Etape 3 : Hiérarchiser les personas (30 minutes)
Tous les personas n’ont pas la même importance. Identifiez :
- Le persona principal : celui pour qui vous concevez en priorité. Ses besoins passent en premier en cas de conflit.
- Les personas secondaires : ceux dont les besoins sont importants mais qui ne dictent pas les choix de conception en cas de dilemme.
- Les personas négatifs (ou anti-personas) : ceux pour qui vous ne concevez PAS. Les identifier explicitement permet d’éviter de se disperser.
Cette hiérarchisation est essentielle. Si tout le monde est prioritaire, personne ne l’est. En désignant un persona principal, vous donnez à l’équipe un critère de décision clair.
Etape 4 : Rédiger les fiches personas (45 minutes par persona)
Pour chaque persona, construisez une fiche contenant les éléments suivants.
Les champs essentiels :
- Prénom et nom : choisissez un prénom crédible et mémorable. Certaines équipes utilisent un prénom qui commence par la même lettre que le trait distinctif du persona (“Sophie la Stratège”). C’est une astuce mnémotechnique efficace.
- Photo : utilisez une photo réaliste (pas un avatar cartoon). Des banques comme Unsplash proposent des portraits libres de droits. La photo rend le persona tangible.
- Citation clé : une phrase qui résume l’attitude du persona, tirée directement de vos interviews. Par exemple : “Je n’ai pas le temps de chercher, il faut que ça marche du premier coup.”
- Contexte : un paragraphe décrivant la situation du persona. Qui est-il ? Quel est son quotidien professionnel ou personnel en lien avec votre sujet ? Comment le persona agit face à votre sujet. Quels outils utilise-t-il ? Quelles stratégies de contournement a-t-il développé ?
- Objectifs (Goals) : ce que le persona cherche à accomplir. Formulez-les de manière concrète. “Gagner du temps sur les tâches administratives” est meilleur que “Etre plus efficace”.
- Frustrations (Pain points) : ce qui bloque le persona, ce qui l’agace, ce qu’il subit. Utilisez les verbatims de vos interviews pour rester au plus près du terrain.
Exemple de fiche persona avec les informations cles : photo, contexte, objectifs et frustrations.
Les champs optionnels :
- Compétence numérique : sur une échelle simple (novice, intermédiaire, expert)
- Canaux préférés : email, téléphone, chat, en personne
- Marques ou outils de référence : ce que le persona utilise déjà
- Données démographiques : âge, métier, localisation, situation familiale. Restez sobre. Ces données servent à donner du contexte, pas à segmenter.
(Optionnel, pour aller plus loin) Etape 5 : Connecter les besoins au modèle de Kano (30 minutes)
Le modèle de Kano, développé par Noriaki Kano en 1984, distingue trois catégories de besoins. Je trouve cette grille de lecture particulièrement utile pour enrichir vos personas et prioriser les fonctionnalités.
- Les besoins de base (Must-be) : ce que le persona considère comme acquis. Il ne le mentionne pas quand c’est là, mais il est très mécontent quand c’est absent. Exemple : “le site doit être accessible sur mobile”.
- Les besoins de performance (One-dimensional) : plus on y répond, plus le persona est satisfait. Exemple : “la recherche doit être rapide”, et plus elle est rapide, mieux c’est.
- Les besoins d’attractivité (Attractive / Excitement) : ce que le persona n’attend pas mais qui le ravit quand c’est là. Exemple : des suggestions personnalisées basées sur son historique.
Pour chaque persona, identifiez 2 ou 3 besoins dans chaque catégorie. Cela vous donnera une grille de priorisation puissante : assurez-vous d’abord que les besoins de base sont couverts, puis travaillez les besoins de performance, et gardez les besoins d’attractivité pour vous différencier.
Le modele de Kano : la satisfaction utilisateur depend du type de besoin adresse. Credit : Craigwbrown, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
Etape 6 : Valider et partager (30 minutes)
- Présentez vos personas à l’équipe projet et aux parties prenantes. Demandez-leur : “Est-ce que vous reconnaissez des gens dans ces profils ?”
- Si des personnes de l’équipe sont en contact direct avec les utilisateurs (support client, commercial), leur validation est précieuse.
- Affichez les personas dans l’espace de travail de l’équipe. Un persona qui reste dans un PPT ou un Notion n’a aucun impact. Il faut qu’il soit visible au quotidien.
A la fin de cette méthode, vous devez avoir :
- 2 à 4 fiches personas sourcées, avec un persona principal clairement identifié
- Une hiérarchie claire entre les personas
- Des personas affichés et partagés avec l’équipe
Utiliser les personas en atelier
Les personas prennent toute leur valeur quand ils sont utilisés comme outils de travail collectif. Voici quelques formats que j’ai trouvé particulièrement efficaces.
Le “persona check” en revue de design
A chaque revue de maquettes ou de prototype, affichez les fiches personas sur la table (ou partagez-les à l’écran). Avant de valider une décision, posez la question : “Est-ce que cela fonctionne pour notre persona principal ?” Ce rituel simple de 2 minutes par décision améliore la qualité des arbitrages.
Le persona comme critère de priorisation du backlog
Lors de vos sessions de priorisation, ajoutez une colonne “Persona principal concerné” à votre backlog. Cela permet de vérifier que vous ne négligez pas votre cible prioritaire au profit de demandes internes ou de cas marginaux. Si 80% de vos tickets concernent le persona secondaire, il y a un problème de priorisation.
Le persona comme outil de recrutement pour les tests
Vos personas vous donnent directement les critères de recrutement pour vos tests utilisateurs. Les objectifs, frustrations et comportements décrits dans la fiche persona se transforment en questions de filtrage pour votre formulaire de recrutement. Par exemple, si votre persona principal est décrit comme “utilisant 5 outils différents au quotidien”, posez la question : “Combien d’outils utilisez-vous quotidiennement dans votre travail ?”
Les anti-patterns : ce qu’il ne faut surtout pas faire
Inventer des personas sans recherche
C’est l’erreur la plus fréquente et la plus grave. Un persona inventé est pire qu’un persona absent, car il donne l’illusion de connaître l’utilisateur. J’ai vu des équipes concevoir pendant des mois sur la base de personas inventés en salle de réunion, pour découvrir au premier test utilisateur que leurs hypothèses étaient fausses.
Si vous n’avez pas le temps de faire de la recherche, faites un proto-persona mais étiquetez-le clairement comme tel. Et planifiez des interviews pour le valider.
Créer trop de personas
Cinq, six, sept personas. J’ai vu des projets avec 8 personas. C’est inexploitable. Quand il y a trop de personas, personne ne s’en souvient et personne ne les utilise. Chaque persona ajouté dilue l’attention. Visez 2 à 4 personas, pas plus.
Confondre persona et segment démographique
“Femme, 30-40 ans, urbaine, CSP+” n’est pas un persona. C’est un segment marketing. Un persona se définit par ses comportements, ses objectifs et ses frustrations. Deux femmes de 35 ans vivant à Paris peuvent avoir des comportements radicalement différents face à votre produit.
Faire des personas et ne jamais les utiliser
Le persona est un outil de décision, pas un livrable de documentation. Si personne ne dit “Qu’est-ce que Sophie en penserait ?” en réunion de conception, vos personas ne servent à rien. Intégrez-les dans vos rituels : revues de design, priorisation du backlog, écriture de user stories.
Figer les personas dans le marbre
Les utilisateurs évoluent. Votre connaissance d’eux aussi. Prévoyez de mettre à jour vos personas après chaque vague de recherche significative. Un persona qui date de 2 ans et qui n’a jamais été revu est probablement obsolète. C’est difficile à faire sur le long terme mais ça aide.
Template recommandé
Je vous recommande de créer vos personas dans un outil collaboratif accessible à toute l’équipe. Figjam, Notion, un Google slides, à vous de choisir. Il faut que ce soit visuel.
Voici la structure que je recommande pour une fiche persona au format A4 paysage :
- En haut à gauche : photo + prénom + rôle/métier + citation clé
- En bas à gacuhe : paragraphe de contexte
- En haut à droite : objectifs (3 à 5 bullet points)
- En bas à droite : frustrations (3 à 5 bullet points avec verbatims)
Gardez la fiche sur une seule page. Si vous avez besoin de plus de place, c’est que vous mettez trop de détails. Le persona doit être lisible en 2 minutes.
Quand utiliser les personas ?
Les personas sont utiles tout au long du cycle de conception, mais ils sont surtout utiles dans les pahses de cadrage. C’est là qu’ils ont le plus d’intérêt pour cadrer la recherche à faire et quelles hypothèses aller identifier. Voici comment les utiliser à différentes étapes du projet :
- En phase de cadrage (avant entretiens / recherche) : pour permettre de faire parler les commanditaires afin qu’ils puissent exprimer ce qu’ils ont en tête pour permettre d’orienter qui dois-je aller voir.
- En phase d’exploration : pour synthétiser les résultats de recherche et aligner l’équipe
- En phase d’idéation : pour évaluer les idées. “Est-ce que ce concept répond aux objectifs de Sophie ?”
- En phase de conception : pour prendre des décisions d’interface. “Sophie est pressée. Ce parcours en 5 étapes est trop long pour elle.”
- En phase de test : pour recruter les bons participants. Les critères de vos personas vous donnent directement les critères de recrutement pour vos tests utilisateurs.
- En phase de priorisation : pour arbitrer les fonctionnalités. “Cette fonctionnalité répond à un besoin du persona secondaire. On la fait après celle qui répond au besoin du persona principal.”
Pour aller plus loin
- Les interviews exploratoires : la méthode de recherche pour nourrir vos personas
- L’experience map : pour cartographier le parcours émotionnel de vos personas
- Les tests utilisateurs : pour valider vos hypothèses de conception auprès de vrais utilisateurs
- L’atelier d’idéation : les personas nourrissent la problématisation en amont de l’idéation
Sources
- Cooper, Alan. “The Inmates Are Running the Asylum.” Sams Publishing, 1998.
- Kano, Noriaki et al. “Attractive Quality and Must-Be Quality.” Journal of the Japanese Society for Quality Control, 1984.
- Personas: Study Guide (Nielsen Norman Group) : https://www.nngroup.com/articles/personas-study-guide/
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